Garry Kasparov, du jeu d’échecs à la politique

LE MONDE  |  Par  Pierre Barthélémy  
  • Garry Kasparov à Paris le 20 octobre 2015.
    Garry Kasparov à Paris le 20 octobre 2015.

    Considéré comme le plus grand joueur du XXe siècle, l’ancien champion du monde s’est opposé à Vladimir Poutine et s’est présenté à l’élection présidentielle russe de 2008. Il sera l’invité du Monde Festival samedi 17 septembre.

    L’histoire raconte que personne n’a appris les règles du jeu au petit Garik Weinstein, mais qu’il les a déduites en regardant ses parents résoudre leur problème d’échecs quotidien. C’est ainsi que naissent les légendes et, assurément, dans le petit monde des 64 cases, ce gamin malingre, né en 1963 à Bakou (Azerbaïdjan) et devenu par la suite Garry Kasparov en adoptant le patronyme russifié de sa mère, est une légende. Parce qu’il a outrageusement dominé sa discipline pendant quinze ans, restant champion du monde de 1985 à 2000, et parce que ses cinq matchs au couteau avec son compatriote, Anatoli Karpov, actionnaient les ressorts dramatiques des grandes tragédies.

    Tout opposait les deux hommes : d’un côté Karpov, Russe blond, fils d’ouvrier de l’Oural, bijou chéri du système soviétique, protégé par la Fédération internationale des échecs ; de l’autre Kasparov, « métèque » brun venu d’une petite République périphérique de l’URSS, fils d’ingénieurs – lui juif, elle arménienne – et prêt à secouer tous les carcans. L’apparatchik froid contre le chevalier blanc, charismatique et flamboyant. Le défenseur intraitable, réputé pour accumuler les micro-avantages sur l’échiquier jusqu’à étrangler son adversaire, contre l’attaquant aux sacrifices spectaculaires. Le python contre l’aigle. Même si, au fond, tous les deux constituaient de purs produits de l’Union soviétique, chacun s’est complu dans son rôle, et le public a adoré cette confrontation caricaturale des deux frères ennemis.

    Un joueur d’anthologie

    Mais si Kasparov est un joueur d’anthologie, ce n’est pas seulement grâce à ses victoires contre Karpov. « L’Ogre de Bakou » a le premier passé – et même fracassé – la barre des 2 800 points selon le classement Elo qui évalue le niveau des joueurs, que le génial Américain Bobby Fischer n’avait fait qu’approcher. Il a poussé le travail théorique sur les ouvertures plus loin que personne avant lui.

    Il a fait entrer le jeu dans l’ère informatique en utilisant des logiciels dans ses préparations mais aussi dans l’ère professionnelle en décrochant des sponsors de poids – comme le fabricant de microprocesseurs Intel – pour les tournois. Il a créé des compétitions disputées sur un rythme rapide plus adapté, à l’époque, au format télévisuel et, aujourd’hui, aux retransmissions sur Internet.

    Enfin il a été le premier champion du monde d’échecs battu par un ordinateur, le Deep Blue d’IBM, en 1997, alors qu’il avait clamé qu’aucun tas de ferraille ne le vaincrait jamais. L’ironie de l’Histoire est telle qu’elle retiendra sans doute davantage le nom de Garry Kasparov pour cette défaite face à la machine que pour avoir été le plus grand joueur du XXe siècle…

    « Il faut détruire ça »

    Soyons clair : même si, dans son long bras de fer contre Karpov, Kasparov avait l’image du « bon », l’homme n’a jamais été un gentil. Il fallait le voir s’asseoir à la table de jeu, ôter son bracelet-montre et le poser à côté de l’échiquier, avant que la partie ne commence, replacer systématiquement ses pièces en les « vissant » bien au centre de leurs cases noires et blanches et, surtout, fusiller son adversaire de ses étranges yeux verts.

    Il fallait le voir massacrer un gamin lors d’une simultanée. Ou bien l’entendre dire qu’il considérait son adversaire « comme un ennemi ». « Il faut gagner, il faut détruire ça » : le « ça » en question étant l’autre, en face.

    On nous rétorquera qu’on ne devient pas – et qu’on ne reste pas si longtemps – champion du monde d’échecs sans avoir ce caractère de tueur. Sans doute. Mais on n’oubliera pas comment, un jour de 1994, le roi Garry se permit de reprendre un coup, au mépris des règles du jeu, face à la Hongroise Judit Polgar. Et on n’oubliera pas qu’en novembre 2000 Garry Kasparov, qui souvent parlait de lui à la troisième personne, comme César, dut abandonner sa couronne de lauriers, nettement battu par son compatriote et ancien disciple, Vladimir Kramnik, lequel avait parfaitement retenu les leçons de son maître…

    Garry Kasparov a pris sa retraite sportive en 2005. Mais le guerrier qu’il est au plus profond de lui-même ne pouvait rester inactif. Depuis des années déjà, il annonçait qu’il se reconvertirait dans la politique. L’homme a été un témoin privilégié des bouleversements de son pays et de son temps : il a grandi pendant la guerre froide, est devenu champion du monde dans l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev, a vécu la chute de l’Union, dû fuir les pogroms antiarméniens de Bakou en 1990, soutenu Boris Eltsine et, surtout, assisté à l’irrésistible ascension de celui qui est devenu son nouvel ennemi, Vladimir Poutine.

    « Pas aussi compliqué que la vie »

    Mais avoir été le roi du jeu des rois, connaître la célébrité, savoircalculer plusieurs coups à l’avance ne garantit pas qu’on réussira à contrer le maître du Kremlin. Kasparov l’a appris à ses dépens : éphémère candidat à l’élection présidentielle russe de 2008, plusieurs fois interpellé par la police de son pays lors de manifestations, il s’est finalement exilé aux Etats-Unis.

    Sur l’échiquier politique russe, il ne vaut pas plus qu’un petit pion. Comme il le reconnaît avec lucidité : « Les échecs sont un jeu très compliqué, mais pas aussi compliqué que la vie. »

    Retrouvez toutes les infos sur la rencontre avec Garry Kasparov au Monde Festival, animée par Pierre Barthélémy, Opéra Bastille (amphithéâtre), Paris 12e, de 10 heures à 11 heures

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