“Les attaques seront spectaculaires”, par Chris Whipple

Un regard exclusif sur la manière dont l’administration Bush a ignoré les alertes de la CIA plusieurs mois avant le 11-Septembre, ainsi que d’autres qui s’avèrent bien plus détaillées que ce qui avait été dit.

Par CHRIS WHIPPLE, 12 novembre 2015

Getty“Ben Laden est déterminé à frapper les États-Unis.” Le fameux extrait du débriefing présidentiel quotidien par la CIA, présenté à George W. Bush le 6 août 2001, a toujours été la principale preuve dans cette affaire que son administration a balayé d’un revers de la main les mises en garde de possibles attaques d’al-Qaïda. Mais des mois plus tôt, à partir du printemps 2001, la CIA a commencé de façon répétée et pressante à alerter la Maison-Blanche qu’une attaque était sur le point de se produire.

En mai 2001, selon Cofer Black, alors chef du centre de contre-terrorisme de la CIA, “il était évident que nous allions être frappés, nous allions être frappés durement et beaucoup d’Américains allaient mourir.” “De vrais complots apparaissaient,” me dit George Tenet, ancien supérieur de Cofer, dans sa première interview en huit ans. “Le monde était comme au bord de l’éruption. Durant cette période de juin-juillet, la menace continuait à croitre. Les terroristes disparaissaient [comme s’ils se cachaient, se préparant à une attaque]. Les camps étaient fermés. Les signalements de menace augmentaient.” La crise arriva à son paroxysme le 10 juillet. La réunion de crise qui eut lieu ce jour-là a été rapportée pour la première fois par Bob Woodward en 2006. Tenet a également écrit sur le sujet en termes généraux dans ses mémoires publiées en 2007, At the center of the storm (“Au milieu de la tempête”).

Mais ni lui ni Black n’ont parlé de cela publiquement en détails avant aujourd’hui ; ils n’avaient pas non plus été aussi catégoriques sur le caractère précis et urgent des alertes. Durant les huit derniers mois, en plus d’une centaine d’heures d’interviews, mes collaborateurs Jules et Gedeo Naudet et moi-même nous sommes entretenus avec Tenet et les onze autres anciens directeurs encore en vie de la CIA pour The Spymasters, un documentaire diffusé ce mois-ci sur Showtime.

Le drame de l’échec des mises en garde a commencé lorsque Tenet et Black ont monté un plan, au printemps 2001, appelé “the Blue Sky paper”, à l’intention de la nouvelle équipe en charge de la sécurité nationale de Bush. Il appelait à une campagne militaire ainsi qu’à une action secrète de la CIA pour mettre fin à la menace d’al-Qaïda – “en entrant dans le sanctuaire afghan, en lançant une opération paramilitaire et en créant un pont avec l’Ouzbekistan.” “Et la note nous est revenue,” dit Tenet, “c’était ‘nous ne sommes pas encore prêts à considérer cette option. Nous ne voulons pas enclencher le compte à rebours.’” (Traduction : ils ne voulaient pas d’une trace écrite montrant qu’ils avaient été alertés.) Black, un ancien agent charismatique qui a aidé les Français à arrêter le terroriste Carlos surnommé le chacal, dit que l’équipe de Bush n’avait simplement pas compris la nouvelle menace : “Je pense qu’ils étaient mentalement bloqués huit ans en arrière. Ils étaient habitués aux terroristes européens de gauche – ils boivent du champagne le soir, font exploser des choses durant la journée, comment cela pourrait-il être grave ? Et il était dès lors très difficile de faire passer le caractère d’urgence sur le sujet.”

Ce matin du 10 juillet, la personne en charge de l’unité al-Qaïda de l’agence, Richard Blee, a fait irruption dans le bureau de Black. “Et il a dit, ‘Chef, ça y est. Le ciel nous tombe sur la tête’,” raconte Black. “Les informations que nous avions rassemblées étaient absolument incontestables. Elles avaient de multiples sources. C’était la dernière goutte d’eau.” Black et son adjoint se sont précipités dans le bureau du directeur pour avertir Tenet. Tous étaient d’accord, une réunion urgente à la Maison-Blanche s’imposait. Tenet appela la conseillère à la Sécurité nationale de Bush, Condoleezza Rice. “J’ai dit, ‘Condi, il faut que je vienne te voir’,” se souvient Tenet. “C’était une de ces rares fois durant mes sept ans en tant que directeur où j’ai dit ‘Il faut que je vienne te voir. Nous venons tout de suite. Nous arrivons.’”

Tenet se souvient très bien de la réunion à la Maison-Blanche avec Rice et son équipe. (Georges W. Bush était en voyage à Boston.) “Rich [Blee] a commencé en disant, ‘Il y aura d’importantes attaques terroristes aux États-Unis dans les semaines ou les mois à venir. Les attaques seront spectaculaires. Elles seront peut-être multiples. L’objectif d’al-Qaïda est la destruction des États-Unis’.” [Condi a répondu :] ‘Que pensez-vous que nous devrions faire ?’ Black a répondu en tapant du poing sur la table et a dit ‘Nous devons nous préparer à une guerre !’”

“Que s’est-il passé ?” ai-je demandé à Cofer Black. “Ouais. Que s’est-il passé ?” répondit-il. “Pour moi, cela reste encore aujourd’hui incompréhensible. Je veux dire, comment est-ce possible de mettre en garde de hauts responsables tant de fois et que rien ne se passe réellement ? C’est un peu comme une zone grise.” De manière étonnante, Condi Rice écrit dans ses mémoires au sujet des mises en garde du 10 juillet : “Mon souvenir de la réunion n’est pas très clair car nous parlions de la menace chaque jour.” Ayant élevé le niveau d’alerte pour le personnel américain à l’étranger, elle ajoute : “Je pensais que nous avions fait ce qu’il fallait.” (Lorsque je lui demandai si elle avait une réponse à donner quant aux commentaires que Tenet, Black et d’autres m’ont faits, son chef de cabinet a dit qu’elle s’en tenait à ce qui était écrit dans ses mémoires.) Inexplicablement, bien que Tenet ait fait référence à cette réunion dans son témoignage à huis-clos devant la commission sur le 11-Septembre, cela n’avait jamais été mentionné dans le rapport final du comité.

Et survint une autre alerte effrayante. A la fin de juillet, Tenet et ses adjoints se sont réunis dans la salle de conférences du siège de la CIA. “Nous pensions à tout cela et essayions de comprendre comment ces attaques pourraient se produire,” se rappelle-t-il. “Et je n’oublierai jamais cela jusqu’à ma mort. Rich Blee a regardé tout le monde et a dit : ‘Ils viennent ici’. Et le silence qui suivit fut assourdissant. Vous pouviez sentir l’oxygène sortir de la pièce. ‘Ils viennent ici.’”

Tenet, qui est peut-être le directeur de l’agence le plus critiqué, peut à peine se contenir lorsqu’il parle des mises en garde données à la Maison-Blanche et restées lettres mortes. Il me dit avec résignation, en tournant un cigare non allumé et en gesticulant dans son fauteuil dans notre studio du centre de Washington : “Je peux juste vous dire ce que nous avons dit et ce que nous avons fait.” Et lorsque questionné sur sa propre responsabilité quant aux attaques du 11-Septembre, il est visiblement bouleversé. “Il n’y a jamais un moment depuis tout ce temps où vous vous êtes senti coupable ?” lui ai-je demandé. Il se tourne dans son fauteuil. “Eh bien, regardez, il y a… Je fixe encore le plafond la nuit en m’interrogeant sur beaucoup de choses. Et je les garderai en moi pour toujours. Mais nous sommes tous des êtres humains.”

***

Seuls douze hommes, qui ont pris les décisions de vie ou de mort qui vont de pair avec la direction de la CIA, sont encore en vie.

Une fois par an, l’actuel et les anciens directeurs de la CIA – de George H. W. Bush, 91 ans, au directeur actuel, John Brennan, 60 ans – se rencontrent dans une salle de conférences du siège de la CIA à Langley, en Virginie. La raison affichée : recevoir un briefing confidentiel sur l’état du monde. (Robert Gates, qui déteste mettre un pied au-delà du périphérique, est un éternel absent.) “Ils nous disent principalement des trucs que nous savons déjà, et nous prétendons que nous apprenons quelque chose,” affirme Tenet, le directeur le plus longtemps en poste (durant sept ans, sous les présidents Clinton et Bush II). Mais le véritable objectif de ce pèlerinage annuel est de renouer les liens forgés dans les tranchées de la guerre contre le terrorisme – et de débattre de l’objectif de l’agence dans le monde.”

Et je n’oublierai jamais cela jusqu’à ma mort. Rich Blee a regardé l’assemblée et a dit ‘Ils viennent ici.’

Sur les questions brûlantes de l’actualité, les directeurs sont profondément divisés : sur la mission de la CIA, ses brutales méthodes d’interrogatoire après le 11-Septembre, et le changement des “règles de conduite” dans la bataille contre al-Qaïda et l’Etat Islamique. Qu’est-ce qui est juste ou non dans le combat contre le terrorisme : la torture ? La détention pour une durée indéfinie ? La mise en place de “sites clandestins” pour les interrogatoires dans des pays étrangers ? La CIA devrait-elle tuer des gens avec des drones téléguidés ? La CIA était-elle réellement à blâmer pour le 11-Septembre ? Ou la Maison-Blanche n’a-t-elle pas ignoré ses mises en garde répétées ?

Sur ça et d’autres questions, les directeurs étaient étonnamment francs durant les interviews qu’ils ont faites avec moi – même en s’aventurant sur le terrain du secret-défense. (Ils étaient souvent en désaccord sur le fait que ce soit réellement classifié ; c’est compliqué, comme Hillary l’a appris.) Un bon exemple de controverse : les frappes de drones. “Il ne peut parler publiquement de ça,” proteste le général David Petraeus lorsque je lui dis qu’un de ses homologues s’était ouvert à moi au sujet des “signature strikes”. (Ce sont des attaques mortelles contre des cibles non identifiées – une sorte de profilage par drone – que plusieurs directeurs ont trouvées très inquiétantes.) Il se peut que le général Petraeus ait eu de bonnes raisons d’être réticent ; seulement une semaine avant il avait accepté de passer un accord avec le procureur pour éviter la prison – pour avoir partagé des informations classifiées avec sa maitresse, Paula Broadwell.

Voici quelques-uns des secrets que nous avons appris de la part de ces hommes étonnamment francs qui ont dirigé la plus puissante des agences de renseignement.

Même les chefs de la CIA ne peuvent se mettre d’accord au sujet de la “torture”

“Durant la période juste après le 11-Septembre, nous avons fait certaines choses de la mauvaise façon,” a déclaré Obama. “Nous avons torturé des gens. Nous avons fait des choses qui étaient contraires à nos valeurs.” Jose Rodriguez, qui a supervisé le prétendu programme d’interrogatoire renforcé (EIT), a eu une réponse fort brève : “C’est des conneries.” Tenet en convient. “Les gens jettent le mot ‘torture’ – comme si nous étions des tortionnaires,” se plaint-il. “Eh bien, je n’accepterai jamais l’usage du mot ‘torture’ pour ce qui s’est passé ici.” De la privation de sommeil au waterboarding, Tenet et son lieutenant Rodriguez insistent sur le fait que les techniques étaient toutes approuvées – par tout le monde.

Le procureur général nous a dit que ces techniques étaient légales en droit américain,” affirme Tenet, “et ne violent en aucune façon les traités sur la torture que nous avons signés.” Contrairement aux affirmations du rapport majoritaire de la SSCI (Senate Select Committee on Intelligence – commission permanente du Sénat chargée de la surveillance du monde du renseignement), Tenet insiste : “Nous avons pleinement briefé les membres du Congrès sur ce que nous faisions à chaque moment. Il n’y a pas eu la moindre désapprobation.” Et Tenet dit que George W. Bush était très impliqué, “il lisait les mémos, regardait les techniques, et décidait qu’il allait retirer deux techniques.” Tenet affirme qu’il ne se souvient plus quelles EIT le président avait rejetées (Rodriguez pense que l’une d’elles était le “simulacre d’exécution”).

Tenet et ses successeurs post 11-Septembre – Porter Goss, Michael Hayden et le directeur intérimaire Michael Morell (parfois appelés les “directeurs de guerre”) – disent que ces techniques étaient un mal nécessaire, justifié par le contexte de l’époque. C’était un article de foi au sein de la CIA que les États-Unis étaient sur le point d’être frappés par une “deuxième vague” d’attaques. Et que les “détenus de grande valeur”, à commencer par le leader d’al-Qaïda Abou Zubaydah, en savaient plus qu’ils ne le disaient. “Chaque jour,” affirme Rodriguez, “le président demandait à George Tenet, ‘que dit Abou Zubaydah à propos de la deuxième vague d’attaques et au sujet de tous les autres complots ?’ Eh bien, il ne disait rien. Nous devions essayer quelque chose de différent.” Tenet dit qu’il avait des renseignements probants qui indiquaient qu’Oussama ben Laden avait rencontré des scientifiques pakistanais spécialisés dans le nucléaire – et cherchait à obtenir les plans de la bombe. Il y avait une information crédible, ajoute-t-il, qu’une bombe nucléaire avait déjà été posée à New York. “Les gens disent, ‘ne pensez-vous aux conséquences morales et éthiques de votre décision ?’” dit Tenet. “Oui, nous y avons pensé. Nous pensions qu’empêcher les futures pertes humaines américaines et protéger une société juste était tout aussi important.”

Les techniques ont-elles permis d’obtenir des renseignements qui ont interrompu les complots ou sauvé des vies ? L’étude du SSCI a analysé 20 cas et dit qu’aucune information utile n’a été obtenue. Tenet insiste, “ils ont tort pour les 20 cas. Le rapport a complètement tort sur tous les points, c’est tout, point final.” Mais les espions, dirigeants et camarades de Tenet sont vivement – même passionnément – divisés sur ces procédés. “Notre Constitution interdit un traitement ‘anormal et cruel’ et, s’il est cruel, nous ne devrions pas l’utiliser,” dit William Webster, 91 ans, considéré par ses camarades espions comme la voix de la raison (et le seul directeur qui a aussi servi en tant que directeur du FBI). “Vous franchissez une ligne, à un moment donné, dans votre recherche d’information lorsque vous empruntez cette route. Il doit y avoir des limitations et une surveillance, elles doivent être respectées. Notre pays représente quelque chose, qu’il perd lorsque nous ne le faisons pas.” Stansfield Turner, maintenant 91 ans – qui, en tant que directeur sous Jimmy Carter, a autorisé la tentative au destin tragique de sauvetage des otages américains à Téhéran – est d’accord : “Je pense simplement qu’un pays comme le nôtre ne devrait pas se rendre coupable d’actes de torture. Je pense juste que c’est en dessous de notre dignité.”

Les directeurs qui se sont opposés à la torture ne sont pas de simples cœurs tendres. “Personne n’a eu sous sa responsabilité plus de détenus que je n’en ai eu,” affirme le général Petraeus, qui était à la tête des forces multinationales en Irak. “Nous nous défendons contre nos ennemis, mais nous ne devrions pas les maltraiter, même s’ils ont fait des choses inqualifiables à nos soldats et aux civils. Cela ne justifie pas que nous le fassions avec eux. Vous payerez le prix de vos actions, et il sera largement plus grand que ce qui vous a poussé à cette action.” Et le directeur Brennan ne voit pas quelles circonstances justifieraient que la CIA torture à nouveau : “Si un président me demandait demain de pratiquer la technique du waterboard sur un terroriste, je dirais, ‘M. le président, désolé – mais je ne pense pas que ce soit dans le meilleur intérêt de notre pays.’” Hayden est encore plus catégorique. “Si un futur président décide d’utiliser le waterboarding,” dit-il, “il ferait mieux d’apporter son propre seau, car il devra le faire lui-même.”

C’est bien la CIA qui déclenche les frappes de drone mortelles.

Officiellement c’est un sujet tabou. La CIA n’a jamais reconnu publiquement l’usage de drones mortels. Mais l’ancien directeur Leon Panetta fait un récit fascinant du dilemme éthique auquel il a été confronté lorsque la CIA avait un terroriste d’al-Qaïda de premier plan dans la ligne de mire d’un drone au-dessus du Pakistan. (Les censeurs de la CIA l’ont forcé à tronquer l’histoire dans ses mémoires publiés en 2014.) La cible était le cerveau d’al-Qaïda à l’origine d’une attaque à la bombe qui a tué sept officiers dans l’antenne de la CIA de Khost, en Afghanistan, en décembre 2009. “Nous savions qui était l’individu,” affirme Panetta. “C’est un méchant. Et il était clairement un leader qui avait été impliqué pas uniquement en ce qui concerne nos officiers, mais en tuant des membres de nos propres forces en Afghanistan.”

Le dilemme de Panetta : “Malheureusement, l’individu avait une famille, une femme et des enfants autour de lui, donc une des questions difficiles était, que devrions-nous faire ? S’il y avait des femmes et des enfants dans la zone de tir, nous n’aurions normalement pas dû tirer.” Panetta a appelé la Maison-Blanche et parlé avec Brennan, le conseiller en contre-terrorisme d’Obama. “Qu’est-ce que Leon dit que j’ai dit ?” me demande Brennan, en levant un sourcil, lorsque je lui dis pour la description en dehors des clous de Panetta (qui avait essentiellement renvoyé la balle à Brennan). Brennan a un fin sourire qui semble dire, ‘Le revoilà encore.’

Le pieux catholique Panetta, autrefois enfant de chœur, a dû prendre la décision. “La Maison-Blanche a dit : ‘Ecoute, tu dois prendre une décision’,” se rappelle-t-il. “Donc j’ai su à ce moment-là que c’était à moi de décider. J’étais celui qui allait devoir dire le ‘Je vous salue Marie’. Brusquement, j’ai pris conscience que j’étais en train de prendre en tant que directeur des décisions de vie et de mort. Ce sont des choix qui ne sont jamais faciles, et franchement ils ne devraient pas l’être. Mais j’ai senti qu’il était très important dans ma position de faire ce que je pouvais pour protéger ce pays. Donc j’ai transmis le message. J’ai dit : ‘Si vous pouvez isoler l’individu et tirer sans toucher les femmes et enfants, alors faites-le. Mais si vous n’avez pas d’autre choix et qu’il apparait qu’il pourrait s’échapper, alors tirez.’ Et cela a bien entrainé des dommages collatéraux, mais nous l’avons eu.” A la fin, Panetta dit : “Ce que vous faites doit être fondé sur ce que vos tripes vous disent être juste. Vous devez être honnête avec vous-même – et espérer qu’au bout du compte Dieu sera de votre avis.”

Brennan, l’actuel directeur, concède qu’il est souvent appelé à prendre des décisions avec de forts enjeux. “Je suis forcé chaque jour de prendre des décisions qui impliquent des risques importants, et qui peuvent parfois entrainer des morts,” dit-il. “Vous essayez de vous assurer que vous avez envisagé tous les aspects. Vous prenez en compte toutes les informations, renseignements ou données qui sont à votre disposition. Vous pesez le pour et le contre. Et vous prenez alors la meilleure décision que vous pouvez.” A quel niveau se place la barre quand vous devez déclencher une frappe de drone mortelle ? “Il y a besoin d’être proche de la certitude de ce qui est appelé ‘l’absence de collatéral’,” affirme Brennan. “Pas de non-combattants qui seraient touchés.”

Mais le “proche de la certitude” ne s’applique pas toujours. En janvier dernier, une attaque de drone sur un camp d’al-Qaïda a tué par inadvertance un Américain et un otage italien, qui s’avéraient y être détenus. Le général Hayden, le troisième directeur de Bush, avertit : “Proche de la certitude : Qu’est-ce que c’est exactement ? Parce que, regardez, le président [Obama] était très franc après les récentes attaques pour lesquelles il a parlé du ‘brouillard de guerre’. Il y a un brouillard même lorsque vous pensez être ‘proche de la certitude’ et proche de la certitude n’est jamais la certitude.”

Et qu’en est-il lorsque la frappe vise délibérément un citoyen américain à l’étranger ? Le directeur de la CIA – ou le président, en l’occurrence – devrait-il avoir la permission de tuer ? Cela a été une question controversée depuis qu’Anwar al-Awlaki, l’activiste américain djihadiste et voix d’al-Qaïda, a été tué par un drone américain au Yémen en 2011. Les groupes de surveillance ont critiqué cette pratique. Il s’est avéré qu’ils avaient un improbable allié – dans l’ancien directeur Gates. “Je n’ai pas de problème moral avec cela,” affirme Gates, “mais je pense que le précédent d’un Président américain capable de tuer un citoyen américain dans ces circonstances, sur sa simple signature, est dangereux.”

Webster est également critique. “C’était un citoyen américain et il a finalement été supprimé, mais ce n’est pas quelque chose qui devrait être laissé à l’appréciation d’une seule personne, peu importe qui est cette personne,” insiste Webster. “Nous nuisons vraiment à notre pays, portons préjudice au président et à ceux qui exercent l’autorité légitime en ne laissant l’usage de ces instruments de destruction dépendre que d’un caprice.” Gates argumente que les frappes sur des Américains devraient nécessiter l’approbation d’experts extérieurs – peut-être d’un panel de juges : “Je pense simplement que l’idée d’une absence de points de vue externes au-delà de ceux des personnes nommées par le Président, et qui en quelque sorte sont ses sbires, capables d’évaluer si le président devrait ou non tuer un citoyen américain sans une procédure judiciaire, devrait être mise en question.”

Quoique les frappes de drones soient arrivées bien après la période où il était directeur (1976-1977), George H. W. Bush affirme qu’il peut s’accommoder de cette pratique : “S’il y a des méchants et qu’ils nous nuisent, je n’ai pas de problème avec ça.” Mais certains de ses pairs se demandent si la Maison-Blanche est satisfaite d’avoir à prendre la décision d’utiliser des armes hors du commun. “Lorsque vous pouvez fixer une cible sans cligner pendant des heures, si ce n’est des jours,” affirme le général Hayden, “et ensuite utiliser une arme avec une ogive de 7 kilos contre cette cible, avec une précision au centimètre près, cela rend en réalité la guerre plus précise.”

“C’est pour le mieux. Maintenant le point négatif : cela rend plus facile pour un décideur de prendre la décision d’y recourir.” En effet, la relative simplicité de la guerre par drones s’est révélée irrésistible à l’actuelle Maison-Blanche. Sous Barack Obama, les frappes de drones ont spectaculairement augmenté.

“Non M. Deutch, l’assassinat n’est pas interdit.”

Dans une guerre contre al-Qaïda et l’Etat islamique, quelles méthodes sont acceptables ? L’assassinat est-il équitable ? Porter Goss, qui a démissionné par énervement contre le deuxième directeur de George W. Bush, attend toujours une réponse : “Nous savons quelles sont les règles de conduite. Avons-nous affaire à des combattants ennemis ? Avons-nous affaire à des criminels ? Est-ce que la règle est de tirer en premier ? Ne tirons-nous que lorsque nous nous sommes fait tirer dessus ? Pouvons-nous poser des questions ? Devons-nous “mirandiser” les gens [les droits Miranda se manifestent par la prononciation d’un avertissement lors de l’arrestation d’un individu, NdT] ?

« Je me souviens que j’étais assis dans la salle de gestion des crises lors du premier mandat de Clinton, » l’ancien directeur de la CIA John Deutch réfléchit, « et, en discutant d’une question particulièrement sensible, j’avais dit : ‘Mais, bien sûr, nous ne pouvons pas envisager un assassinat parce qu’un décret présidentiel l’interdit.’ Et un des avocats du ministère de la Justice a dit : ‘Non, M. Deutch, on n’interdit que l’assassinat politique. Assassiner pour d’autres motifs n’est pas interdit.’ »

Quelle est donc la réponse ? L’assassinat, nettement interdit par le décret présidentiel 12333 du Président Gerald Ford, est-il toujours interdit ? Eh bien, oui et non. En 2008, après une chasse à l’homme de presque trente ans, un dirigeant historique du Hezbollah, qui avait orchestré d’innombrables attaques contre les États-Unis et Israël, a été tué par une opération secrète audacieuse à Damas, en Syrie. Une énorme charge explosive mortelle, placée dans un 4×4 garé, a été déclenchée par télécommande et l’a fait voler en mille morceaux. L’opération, censée être une mission commune de la CIA et du Mossad, est si sensible qu’à ce jour aucun des directeurs n’en a rien dit publiquement. Sauf, en insistant, l’actuel patron John Brennan. Je lui demande : « Y a-t-il quoi que ce soit que vous puissiez nous dire sur ce qui est arrivé à Imad Mughniyah ? » Brennan, qui, même dans ses moments de plus grande décontraction, a l’air lugubre d’un entrepreneur de pompes funèbres, marque un temps. Puis répond, « Il est mort rapidement. »

Quelle est la mission de la CIA ? Est-ce une agence d’espionnage ? Ou une armée secrète ? « Parfois je pense que nous entrons dans un délire – en croyant que l’assassinat est la seule réponse à un problème, » dit Tenet. « Et la vérité c’est que c’est faux. Ce n’est pas pour cela que nous avons été créés. » Quand Petraeus est devenu directeur de la CIA, son prédécesseur, Hayden, l’a pris à part. Jamais auparavant, avertit Hayden, l’agence ne s’était à ce point consacrée à des opérations militaires secrètes au détriment de la collecte de renseignements. « Beaucoup de ce qu’on appelle à présent l’analyse, dans la communauté américaine du renseignement, est en fait du ciblage, » dit Hayden. « Franchement, cela a été au détriment d’une vision plus large, plus globale. Nous sommes plus en sécurité grâce à cela, mais il y a un prix à payer. Certaines des choses que nous faisons pour nous sauvegarder pour le combat rapproché – par exemple, des meurtres ciblés – peuvent rendre plus difficile la résolution du combat de fond, le combat idéologique. Nous fournissons aux vidéos de recrutement des djihadistes l’argument que les Américains sont des tueurs impitoyables. »

Alors, qui a gagné ? La CIA, ou l’Islam radical ? “En prenant du recul,” dit Morell, qui a assuré à deux reprises l’intérim de la direction, “c’est une grande victoire pour nous, et une grande victoire pour eux. Notre victoire, ça a été la dégradation, la décimation et la presque défaite du cœur de cet al-Qaïda qui a amené la tragédie sur nos rives le 11-Septembre. La leur, ça a été de répandre leur idéologie sur une énorme zone géographique. Là où on n’a pas bien travaillé, c’est qu’on n’a pas empêché l’émergence de nouveaux terroristes. Tant qu’on n’a pas réussi là-dessus, la guerre va continuer.”

“On ne pourra pas s’en sortir en tuant,” dit Tenet. “Ce n’est pas viable. Le message à l’Islam lui-même, c’est qu’ils doivent créer des sociétés civiles prospères, qui fonctionnent, qui ouvrent des opportunités par l’éducation. Mais ils devront le faire eux-mêmes.” Panetta convient qu’il faut s’attaquer au terrorisme par la racine : “On doit prendre en compte ce qui produit cette frustration et cette colère. C’est presque Mission Impossible parce que, Nom de Dieu, on en est encore à se demander comment les Baltimore et les Détroit du monde entier peuvent se produire [En 2013, Détroit, l’ex site de l’industrie automobile US, a été la première grande ville américaine à demander une mise en faillite, Baltimore a un fort taux de criminalité et a subi un important déclin industriel et démographique, NdT] ; et comment c’est possible que des gens dans ce pays soient séduits par les gangs.” En attendant de comprendre ces phénomènes, conclut Panetta, “nous allons peut-être avoir à utiliser ce type d’armes, mais en fin de compte, je vais vous dire une chose : si on n’y arrive pas et que, à Dieu ne plaise, ce pays subit un autre 11-Septembre, vous savez qu’on va immédiatement nous demander : “Mais pourquoi avez-vous laissé ça arriver ? Mais pourquoi avez-vous laissé ça arriver ?”

Source : Politico Magazine, le 12/11/2015

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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