Faut-il chanter « Tout le monde déteste la police » ou « CRS avec nous » ?

Le Mot de Mustapha Menier: Tout le monde détestera la police tant qu’elle ne sera pas avec nous(le peuple!), quant à moi M. Menier j’observe tout ceci avec un certain détachement… et je doute qu’après même une manifestation électrisante du coté des révoltés cela change. Le Changement c’est quand!? maintenant???.


Par Laura Raim Pour Regard.fr | 2 mai 2016 

Les mobilisations du printemps – contre la loi travail, Nuit debout – se demandent quelle attitude adopter face aux violences policières et aux forces de l’ordre en général : confrontation ou fraternisation ?

« Tout le monde déteste la police ». Le refrain scandé par le Mouvement interluttes indépendant (MILI) à la tête du cortège parisien du 1er Mai a le mérite d’être clair. Ce collectif anticapitaliste, déterminé à « faire sa fête au travail et à sa loi », qui s’impose de plus en plus souvent au devant des syndicats traditionnels lors des manifestations contre la loi El Khomri, assume sans détour une stratégie de conflictualité avec les forces de l’ordre. Stratégie qui divise les organisateurs de la Nuit debout, dont une partie redoute les effets contre-productifs des violences, aussitôt relayées par les médias et instrumentalisées par les politiques pour discréditer et limiter le mouvement.

Le MILI sur le front de la bataille urbaine

Proclamer sa haine de la police n’est pas nouveau bien sûr. Le « CRS SS » que l’on entend fréquemment ces jours-ci est apparu pendant les grandes grèves de mineurs de 1948, après la mort du manifestant Jansek, assassiné à coups de crosse par des CRS, avant de refaire surface en Mai 68. Mais le MILI revendique une pratique de confrontation, non pas seulement verbale, mais aussi physique, que l’on a peu l’habitude de voir en France, où les mouvements autonomes ou de black blocks sont moins développés qu’en Allemagne ou en Grèce par exemple. Né en 2013 à Paris pendant les mouvements lycéens de protestation contre l’expulsion de la collégienne rom Leonarda, le MILI appelle alors à bloquer les lycées. Mais c’est l’année suivante, après la mort de Rémi Fraisse, tué par un tir de grenade offensive, que ces militants élaborent leur discours autour des violences policières, dénonçant celles qui visent aussi bien les zadistes que les jeunes des quartiers populaires (lire aussi « Aline Daillère : « On assiste à un réveil citoyen sur les violences policières » ».

On ne peut pas les rater dans les cortèges. Lycéens, étudiants ou travailleurs, ils sont jeunes, autour de la vingtaine, habillés en noir, visage dissimulé par un foulard et une capuche, et souvent un casque et des lunettes de plongée pour se protéger des gaz lacrymogènes. Ils allument des torches et jettent des pétards, des œufs de peinture ou des morceaux de bitume sur les policiers tout en scandant « Paris, debout, soulève-toi ». En face, les CRS commencent par envoyer des gaz lacrymogènes et finissent par charger, donnant lieu à d’impressionnantes scènes de batailles urbaines.

Évidemment, vu l’arsenal policier, le rapport de force sera toujours en leur faveur. Le but n’est donc pas de « vaincre » les troupes. « L’enjeu du combat » est plus précisément de « briser » le « dispositif policier », décrypte sur Lundi matin le Comité action Nuit à bout, proche du Comité invisible. « La police maintient l’ordre. Parce qu’elle est une protestation contre l’ordre des choses, une manifestation est par essence un affrontement contre la police (…) La police gagne quand tout se passe comme prévu en préfecture. Les manifestants gagnent quand tout ne se passe pas comme prévu en préfecture ».

« Que les flics aient peur, qu’il deviennent des salariés »

Les MILI ne nient pas les violences, mais refusent d’être réduits à des « casseurs » apolitiques, leurs cibles étant on ne peut plus politiques : banques, agences d’intérim, locaux du PS, et CRS sont les symboles ou les défenseurs d’un ordre d’une violence autrement plus grande, celle qui ravage la vie des jeunes à coup de petits boulots précaires, de contrôles au faciès et de tirs au flashball. Le Comité action Nuit à bout l’affirme :

« La question n’est pas d’être ou de ne pas être violent. La question est d’être offensif, ou inoffensif ».

Si l’objectif final est « le soulèvement, l’insurrection et la destitution de ceux qui nous gouvernent », comme l’a redit dimanche à République Mathieu Burnel de la bande de Tarnac, il faut pour cela « instaurer un rapport de force » et « libérer un peu d’espace » vis-à-vis d’une police de plus en plus armée qui ne cesse de s’arroger de nouvelles prérogatives, a fortiori depuis l’instauration de l’état d’urgence : pénétrer à l’intérieur d’une université pour empêcher une Assemblée générale, quadriller un lycée pour empêcher le blocage, couper la sono des participants de la Nuit debout sur la place de la République, jeter leur soupe dans le caniveau… Autant d’actions qui empêchent les militants de s’organiser. Samia, une sympathisante du MILI, explique la démarche :

« L’idée c’est d’empirer leurs conditions de travail, qu’ils aient peur, qu’ils soient fatigués, qu’ils n’aient pas envie d’aller au travail, en somme, que les flics deviennent des salariés ».

Reste à voir si cette stratégie de harcèlement ne rend pas les CRS plus violents qu’autre chose. Pourtant proche du Comité invisible, Éric Hazan ne partage pas son discours sur la police, estimant que la confrontation directe n’est pas productive : « Dans toutes les insurrections victorieuses, depuis la prise de la Bastille jusqu’à la mise à bas de Ben Ali et Moubarak, le moment décisif a été celui où les « forces de l’ordre » ont fait défection. Et inversement, chaque fois que ces forces ont fait bloc pour défendre le régime, les insurgés ont été vaincus et massacrés », rappelle l’éditeur de la Fabrique sur Lundi Matin. Qui précise :

« Si nous signifions à la police que nous la détestons en bloc, nous ne faisons que souder ses rangs et nous rendons sa défection plus difficile, plus improbable. Or ses rangs sont moins homogènes, moins serrés que peuvent le laisser penser les lignes de boucliers ».

Le mythe de la fraternisation

Sur la place de la République, certains participants de la Nuit debout sont dans cette optique de discussion non violente. « CRS avec nous, on vous fera des bisous », entend-on même régulièrement. Avec des résultats parfois surprenants. La Radio Debout a ainsi enregistré un échange surréaliste : interrogé sur son grade, un CRS lâche « Je suis un ouvrier ! », à la grande joie de ses interlocuteurs : « Et bah voilà ! C’est ce qu’on dit ! Les ouvriers, c’est avec nous ! » « Mais sachez qu’on est avec vous », renchérit le CRS. Hourra général. « Alors maintenant la prochaine étape : on enlève les uniformes et on nous rejoint ! » entreprend le militant : « Oh ça caille oh ! », sourit le CRS. « On sait que tu veux un câlin », le taquine une voix féminine. Un jeune prof improvise un cours d’histoire à l’intention du CRS sur les révolutions passées.

De fait, en 1789, il n’y a pas de prise de la Bastille sans que la garde française n’ouvre les Invalides et ne fournisse les pièces de canon et les 40.000 fusils. « C’est l’élément fondateur de la mythologie de la fraternisation des révolutionnaires avec l’armée », explique l’historien Eric Fournier. L’Internationale, écrite en 1871 au lendemain de la Commune de Paris, ne se termine-t-elle pas par « Crosses en l’air et rompons les rangs, (…) Ils sauront bientôt que nos balles, Sont pour nos propres généraux » ? « Il y a eu d’autres épisodes significatifs, poursuit l’historien :

« En 1848 et en 1871 par exemple, les insurgés fraternisent avec l’armée, en 1907 lors de la révolte des vignerons du Languedoc, cinq cents soldats du 17e régiment d’infanterie se mutinent et se solidarisent avec les manifestants à Béziers. Mais attention, l’armée n’est pas la police. L’armée, c’était le peuple en armes, des jeunes réservistes ou des conscrits, natifs des régions où ils étaient postés, souvent littéralement les frères des manifestants. Aujourd’hui, les militants ont affaire à la police professionnelle, c’est très différent. Historiquement, il n’y a jamais eu de fraternisation avec la police. »

La peur de faire peur

Sans appeler à une fraternisation utopique, une grande partie de la gauche demeure sceptique quant à la pertinence de chercher le clash avec les forces de l’ordre, y voyant surtout l’expression d’une rébellion adolescente en quête de sensations fortes et de reconnaissance sur les réseaux sociaux. Thomas, un nuitdeboutiste croisé dimanche place de la République, déplore :

« Ces violences font peur à des gens qui potentiellement auraient envie de rejoindre les rassemblements, elles empêchent le mouvement d’attirer de nouveaux pans de la population ».

Il n’empêche que l’attitude combative des jeunes du MILI pourrait avoir une vertu précisément du point de vue de l’expansion du mouvement : « Les gens de Nuit debout n’arrêtent pas de se demander comment faire la « convergence des luttes » avec les jeunes des quartiers populaires, poursuit la sympathisante. Or ces derniers sont victimes au quotidien des violences policières. Une chose est sûre : c’est moins en chantant « CRS avec nous » que « Tout le monde déteste la police » qu’ils ont des chances de faire la jonction avec les quartiers ».

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