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Et si on fichait la paix aux bobos ?

Le Mot de M. Menier: Bien envoyé les bobos! vous laissez pas emmerdez…


 Par  Eric Sénabre, Romancier jeunesse   25 avril 2016 à 18:31 
Le bobo est souvent accro à la caféine et aux pignons fixes, mais ce n’est pas un crime. Emmanuel Pierrot / Agence VU

Excepté dans les fantasmes des politiciens de droite, le «bobo» ne vit pas dans un loft luxueux à Paris mais souvent en banlieue, il vient plutôt d’un milieu modeste et exerce une profession (graphiste, illustrateur, musicien…) dont il semble acquis qu’elle n’appelle pas de rémunération – ou alors, symbolique.

Je suis romancier jeunesse – et aussi (un peu) journaliste ; j’achète mes céréales et mon lait de soja dans les magasins bio, et je préfère faire mes courses chez les petits commerçants ou au marché plutôt qu’aller en grande surface ; je me rase au coupe-choux, en utilisant des produits d’import ; je collectionne – et utilise – des appareils photo argentiques ; je bois de la bière de microbrasserie, et j’achète mon thé en vrac au prix de l’uranium ; j’ai troqué mon scooter pour un vélo. Il est assez probable que la petite fille qui a débarqué dans ma vie, il y a un mois et demi, aura des jouets en bois et des jeux éducatifs estampillés Montessori. J’en oublie probablement, mais en l’état, voilà qui me qualifie déjà, pour le titre de «über-bobo». Petite entorse au cahier des charges : je n’habite pas rue Oberkampf, à Paris, mais dans un immeuble de banlieue. Cela me permet toutefois d’aller faire mon footing de bobo au bois de Vincennes, accompagné de mon border collie de bobo.

Maintenant que cette appartenance sociale est établie, une question me taraude : De quel crime suis-je coupable ? Pas seulement moi, du reste, mais tous les autres «bobos» qui semblent, aujourd’hui, cristalliser le mépris d’une partie croissante de la population. Cette question, je me la pose, en réalité, depuis qu’un sous-Pierre Perret torché à l’anisette s’est emparé du sujet en chanson. Je m’y retrouvais, bien sûr. On s’y retrouvait. Toutefois, l’exposé des chefs d’accusation avait de quoi laisser perplexe : les bobos, donc, font leurs courses dans les marchés bio, préfèrent se déplacer à vélo, ont des enfants bien élevés (qui ont lu le Petit Prince à 6 ans), lisent Télérama, regardent Arte, fréquentent les musées et les galeries d’art. Bien. C’est vraiment grave, tout ça ? On mérite vraiment des coups de caillasses pour aimer la culture et manger sainement ?

Le «bobo» est devenu l’homme à abattre des politiciens de droite. Sa seule présence en un lieu, dans un rassemblement, un mouvement, suffit à y porter le discrédit. Parce que les bobos, c’est du vent ; des bons à rien qui ne comprennent rien aux vrais problèmes de la société.

Que l’on soit bien d’accord : des petits bourges bourrés de fric qui croient amusant de jouer aux pauvres, il en existe. Ce sont ceux-là qui, peut-être, vont faire des voyages hors de prix à l’autre bout du monde, reviendront avec des photos de vieillards édentés et d’enfants courant pieds nus dans la rue, et parleront de cette pauvreté honteuse avec des trémolos dans la voix – alors qu’ils n’ont jamais remarqué le clochard qui squatte le banc devant chez eux depuis cinq ans. Ceux-là sont certainement très agaçants. Mais reflètent-ils la réalité du bobo moyen tel que le fantasment Renaud, Copé, Sarkozy et bien d’autres ?

Eh bien, non. C’est vrai, nous autres bobos, exerçons pour beaucoup des professions «créatives». Graphistes, journalistes, écrivains, illustrateurs, traducteurs, musiciens… c’est-à-dire, les métiers dont il semble aujourd’hui acquis qu’ils n’appellent pas de rémunération – ou alors, symbolique. En conséquence, les bobos, dans leur majorité, n’habitent certainement pas des lofts luxueux. Outre leurs visites au Naturalia, ils passent leur temps à courir après le fric que les non-bobos leur doivent (tout en leur crachant dessus dès que l’occasion se présente). Et, plus surprenant, encore, peut-être, nous autres bobos ne venons généralement pas de familles riches – un parent instit, c’est souvent le bout du monde. On a pour beaucoup connu une enfance en HLM. Et avoir tout fait pour ne pas y rester ne fait pas de nous des sociaux traîtres.

Alors, bourgeois ? Allez dire ça à ma banquière. Bohème ? Peut-être, mais peut-être aussi parce qu’il ne nous reste pas grand-chose d’autre que ce dandysme (je suis prêt à entendre «snobisme», si ça en réconforte certains).

Il n’empêche : qui assassine-t-on en allant au musée ? De qui vole-t-on le repas en préférant Neil Hannon à Johnny Hallyday ? En quoi, bon sang, est-on tellement dérangeant ? Pourquoi serions-nous si détestables ? Parce que l’on vit en vase clos, «entre bobos» ? La belle affaire ! J’aimerais savoir quand, pour la dernière fois, des politiciens tricards ou des has been de la chanson française sont allés gueuletonner avec des travailleurs à la chaîne ; et j’aimerais comprendre en quoi un chroniqueur du Figaro peut s’imaginer plus en phase avec les réalités du pays que les jeunes – et moins jeunes – qui vont se geler toute la nuit place de la République.

Le mariage pour tous ? Une idée de bobos. L’écologie ? Un passe-temps de bobos. La fraternité ? Une lubie de bobos. Aujourd’hui, le mot «bobo» est devenu la réponse à tout, les deux syllabes qui disqualifient d’emblée tout projet humaniste. C’est que le bobo est, par définition, incapable de sincérité. Tout ce qu’il entreprend, tout ce pourquoi il milite, est donc intrinsèquement indigne d’être défendu. Pire : comme on a pu le voir, les bobos représentent la seule frange de la population dont on peut, à la limite, comprendre qu’on lui tire dessus au fusil d’assaut à l’occasion d’un petit verre en terrasse, ou pendant le concert d’un groupe ultraconfidentiel. Tout ça parce que les bobos préfèrent le müesli artisanal aux Kellogg’s coupés à la limaille de fer.

On ne dit jamais «bobo» avec bienveillance : c’est toujours «sale bobo» que l’on sous-entend. Eh bien vous savez quoi ? Les bobos vous emmerdent. Oui : entre deux relances de l’Urssaf (parce qu’on met six mois à nous verser 2 000 euros pour un travail qui en vaut 6 000), entre deux IPA, entre les deux concerts qu’on pourra s’offrir dans l’année, on vous emmerde. Enfin, «vous», façon de parler. Seuls ceux qui emploient ce mot toutes les deux phrases devraient se sentir visés. Ceux-là, qu’on ne voit probablement pas beaucoup faire la queue non plus à la caisse de Carrefour, qu’ils sachent une chose : on préférera toujours être des bobos que de beaux connards.


M. Menier: En supplément la chanson d’un artiste décéder & regretter, malgré une prétendu résurrection! Adieu Docteur Renaud

 

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