“Les adversaires de Nuit debout n’attendaient que l’incident Finkielkraut pour discréditer le mouvement”

Anne Laffeter - abonnez-vous à partir de 1€
Commission démocratie, 17 avril, place de la République, 75011.

Le politologue Loïc Blondiaux, professeur à l’université Paris I, analyse le phénomène Nuit debout avec un regard à la fois bienveillant et critique. Incident Finkielkraut, violence, avenir du mouvement : ce spécialiste des questions liées à la démocratie questionne le mouvement de l’extérieur, et le met face à ses contradictions.

Alain Finkielkraut s’est rendu place de la République samedi, mais a fini par se faire sortir par des manifestants. Le philosophe a alors déclaré : “Cette démocratie, c’est du bobard, ce pluralisme, c’est un mensonge.” Qu’en pensez-vous ?

Loïc Blondiaux – L’esprit de ce mouvement qui revendique le pluralisme, la bienveillance et un certain nombre de principes démocratiques semblent être démentis par l’incident Finkielkraut. On ne peut que déplorer le fait qu’il ait été insulté et empêché de rester sur la place. Il existe cependant différentes interprétations de ce qui s’est joué ce soir-là. Certains acteurs du mouvement font valoir qu’il a pu, dans un premier temps, écouter et rencontrer certains des participants de Nuit debout sans rencontrer véritablement d’hostilité. Il n’aurait été pris à partie que par une poignée d’individus et la vidéo qui circule ne relate que la fin de l’incident.

Cet épisode n’en est pas moins regrettable. Il doit être cependant contrebalancé par le fait que le mouvement s’est caractérisé dès ses débuts par la volonté de ses organisateurs d’éviter toutes les formes de dérapages verbaux et physiques et qu’on ne peut pas leur imputer tous les débordements qui peuvent avoir lieu à ses marges.

Il me semble aussi que, si l’espace de l’assemblée générale est un espace régulé, d’autres espaces sur la place apparaissent plus ouverts à ce types de provocation. Dernier élément : il me semble que les adversaires de Nuit debout n’attendaient que cela pour discréditer le mouvement. Attention à ne pas surinterpréter cet incident pour jeter l’opprobre sur un processus qui ne mérite ni d’être idéalisé ni d’être caricaturé comme il l’est depuis quelques heures par certains.

La question de la violence est très discutée dans les débats de l’agora. Il y a ceux qui s’opposent absolument à toute forme de violence et ceux qui estiment qu’elle est parfois légitime contre certaines institutions notamment. Cette question est très clivante au sein du mouvement…

Effectivement plusieurs perspectives paraissent coexister au sein du mouvement. La première essaie de faire de Nuit debout une agora où se vivrait une forme d’expérience démocratique inédite, visant à démontrer que des citoyens ordinaires peuvent sereinement débattre dans l’espace public, retrouver un pouvoir d’expression et acquérir une visibilité politique. Si l’on suit ce projet, il est impératif d’éviter toute forme d’intolérance au point de vue de l’autre et il est important que tous les points de vue puissent s’exprimer à égalité.

Mais Nuit debout est un mouvement complexe. En son sein, d’autres acteurs visent d’abord la convergence de luttes qui sont politiquement situées à gauche, et l’élaboration d’un projet politique alternatif. D’autres enfin défendent leur cause au sein du mouvement (cause animale, décroissance, liberté du net…) plus qu’ils ne cherchent à produire une volonté commune. Il y a par ailleurs, et c’est très net lorsque l’on écoute les débats, ceux qui privilégient le débat pour le débat et ceux qui défendent au contraire l’action immédiate. C’est la juxtaposition de ces projets qui a fait pour l’instant la richesse de Nuit debout, avec ses frottements, ses rencontres, ses tensions parfois. Mais une telle diversité d’intentions lui interdit de hiérarchiser clairement les causes qu’il souhaite défendre en priorité et de se donner des adversaires et des buts explicites. Si certains n’ont aucune difficulté à faire ce pas, d’autres privilégient la perspective d’un mouvement auto-limité, qui attesterait avant tout d’un désir de débat.

Vous êtes intervenu dans deux commissions. Comment voyez-vous l’avenir de cette agora et son éventuelle transformation ?

Il est impossible d’extrapoler sur ce que ce mouvement va devenir. Chaque jour, il remet en débat à peu près tous les sujets. Cela crée une forme de Sisyphe démocratique, un risque d’éternel recommencement. On ne mesure pas l’énergie que demande l’organisation d’un tel forum, la canalisation des débats, la logistique d’un tel événement. Cette impression est accentuée par le refus de se donner des représentants et des leaders, le respect de la parole de chacun et la recherche systématique du consensus.

Cela limite fortement la probabilité de voir Nuit debout déboucher rapidement sur l’élaboration d’un projet collectif. Il faut se garder de demander à ce mouvement plus qu’il ne peut, et sans doute veut, donner. Il y a une possibilité, certes faible, que Nuit debout débouche sur un projet constituant, mais cela exigera du temps, compte tenu des caractéristiques du mouvement lui-même. Il me paraît tout à fait improbable qu’en émerge une formation politique classique, car nombre de participants refusent cette logique. Il y a donc un hiatus très net entre ce qu’une majorité des participants dit vouloir : affirmer un pouvoir d’expression et rappeler que les citoyens ont une capacité de penser politiquement le monde qui les entoure, et ce que leur demande le système politique et médiatique : à savoir produire une alternative politique globale et claire, qui serait portée par des porte-paroles facilement identifiables. C’est au contraire la diversité du mouvement, son caractère horizontal qui en fait à ce jour la richesse. N’exigeons pour l’instant pas de lui plus que ce qu’il entend donner.

Yanis Varoufakis s’est rendu place de la République et a comparé Nuit debout à ce qui s’est passé sur la place Syntagma à Athènes pendant de nombreux mois avant la création de Syriza. Êtes-vous d’accord avec cette comparaison ?

Il est clair que Nuit debout s’inscrit dans une filiation avec les mouvements qui l’ont précédé, notamment celui des Indignés. On y retrouve cette volonté d’occuper symboliquement l’espace urbain, de faire vivre une utopie concrète de démocratie, de rappeler les élites à l’existence d’un peuple actif. Mais si l’on prend l’exemple de Podemos et des Indignés : il semble difficile de dire que l’un contenait l’autre, que Podemos constitue l’émanation directe des Indignés. Il est au contraire le produit d’autres dynamiques et d’autres acteurs (notamment la bande d’universitaires entourant Pablo Iglesias), ainsi que l’a bien montré ma collègue Héloïse Nez dans un ouvrage récent. Pour que Podemos prenne pied dans le champ politique classique, il a fallu que ses dirigeants s’éloignent des idéaux démocratiques portés par le mouvement des Indignés à l’origine. Cela a donné lieu à des conflits au sein du parti et ne s’est pas fait sans mal. Le passage d’une démocratie d’assemblée, fondée sur une horizontale, à la création d’un parti politique en bonne et due forme, n’a rien de prévisible ni de naturel. Le rejet du principe représentatif est tel dans certains courants qu’il l’interdit même. C’est ce qui fait à la fois la force subversive de ce projet et sa faiblesse, dès lors que l’on cherche à lui trouver des débouchés politiques.

Un des mots d’ordre du mouvement est  “convergence des luttes ” alors qu’une des critiques faites à ce mouvement est qu’il est cantonné à une forme d’intelligentsia intellectuelle. Dans votre travail, vous parlez des invisibles de la représentation  – les jeunes, catégories populaires, chômeurs, populations d’origine étrangère… Un mouvement comme Nuit debout peut-il les ramener dans le jeu démocratique ?

Pour l’instant, il est assez clair que ce mouvement est socialement et politiquement situé. Ses luttes ne couvrent pas tout l’espace des mobilisations et tout le champ des luttes sociales.

Je pense cependant que le procès qui est fait au mouvement de ne pas parvenir à rallier les catégories populaires et les populations des banlieues, de n’être qu’un mouvement de bobos et d’enfants de la bourgeoisie qui se feraient plaisir dans une forme de happening dérisoire est également très injuste et assez hypocrite au demeurant.

Ceux qui font ce procès, et qui bien souvent appartiennent aux élites politiques, médiatiques et intellectuelles de ce pays, interrogent très rarement le caractère sociologiquement monolithique de la représentation politique parlementaire ou la très faible présence dans le débat médiatique de la parole et de l’expérience des plus pauvres.

Ces élites sont beaucoup plus exigeantes à l’égard de Nuit debout que d’elles-mêmes !

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