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L’espoir est la laisse de la soumission

Notre manie d’espérer est une malédiction (Chris Hedges)

La croyance naïve selon laquelle l’histoire est linéaire, et le progrès technique toujours accompagné d’un progrès moral, est une forme d’aveuglement collectif. Cette croyance compromet notre capacité d’action radicale et nous berce d’une illusion de sécurité. Ceux qui s’accrochent au mythe du progrès humain, qui pensent que le monde se dirige inévitablement vers un état moral et matériel supérieurs, sont captifs du pouvoir. Seuls ceux qui acceptent la possibilité tout à fait réelle d’une dystopie, de la montée impitoyable d’un totalitarisme institutionnel, renforcé par le plus terrifiant des dispositifs de sécurité et de surveillance de l’histoire de l’humanité, sont susceptibles d’effectuer les sacrifices nécessaires à la révolte.

L’aspiration au positivisme, omniprésente dans notre culture capitaliste, ignore la nature humaine et son histoire. Cependant, tenter de s’y opposer, énoncer l’évidence, à savoir que les choses empirent, et empireront peut-être bien plus encore prochainement, c’est se voir exclure du cercle de pensée magique qui caractérise la culture états-unienne et la grande majorité de la culture occidentale. La gauche est tout aussi infectée par cette manie d’espérer que la droite. C’est une manie qui obscurcit la réalité, alors même que le capitalisme mondial se désintègre, et avec lui les écosystèmes, nous condamnant potentiellement tous.

Le théoricien du XIXe siècle Louis-Auguste Blanqui, contrairement à presque tous ses contemporains, écarta la croyance, chère à Karl Marx, selon laquelle l’histoire est une progression linéaire vers l’égalité et une meilleure moralité. Il nous avait averti du fait que ce positivisme absurde était le mensonge perpétré par les oppresseurs : « Toutes les atrocités du vainqueur, la longue série de ses attentats sont froidement transformées en évolution régulière, inéluctable, comme celle de la nature.[….] Mais l’engrenage des choses humaines n’est point fatal comme celui de l’univers. Il est modifiable à toute minute ». Il avait pressenti que les avancées scientifiques et technologiques, plutôt que d’être les présages du progrès, pouvaient être « une arme terrible entre les mains du Capital contre le Travail et la Pensée ». Et à une époque où bien peu le faisaient, il dénonçait le saccage du monde naturel. « La hache abat, personne ne replante.  On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre ».

[L’une des prophéties les plus impressionnantes de Blanqui a jusqu’ici échappé à l’attention des commentateurs. Étroitement liée à sa vision critique du progrès et de l’utilisation de la science par le Capital,  elle dénonce un nouveau danger : la destruction de l’environnement naturel par la civilisation capitaliste.  Le monde civilisé « dit : ’Après moi le déluge’, ou,  s’il ne le dit pas,  il le pense et agit en conséquence.  Ménage-t-on les trésors amassés par la nature, trésors qui ne sont point inépuisables et ne se reproduiront pas ?  On fait de la houille un odieux gaspillage, sous prétexte de gisements inconnus, réserve de l’avenir. On extermine la baleine, ressource puissante, qui va disparaître, perdue pour nos descendants. Le présent saccage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices ». Dans un autre passage du même texte, après une référence à l’anéantissement des peuplades dites « sauvages » par l’irruption de la civilisation européenne, il écrit :  « Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s’éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l’une après l’autre. La hache abat, personne ne replante.  On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre ».] NdT (le livre en question: Auguste Blanqui,  La Critique Sociale)

« L’humanité », écrit Blanqui, « n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule. Sa marche progressive la conduit à l’égalité. Sa marche rétrograde remonte, par tous les degrés du privilège, jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de la propriété ». De plus, écrit-il, « Je ne suis pas de ceux qui prétendent que le progrès va de soi, que l’humanité ne peut pas reculer ».

Blanqui avait compris que l’histoire connaissait de longues périodes de stérilité culturelle et de répression brutale. La chute de l’empire romain, par exemple, laissa place à la misère, à travers l’Europe, au cours de l’Age des Ténèbres, entre le VIe et le XIIIe siècle, grossièrement. Il y eut une perte des connaissances techniques (la construction et la maintenance des aqueducs en est un exemple frappant), et un appauvrissement culturel et intellectuel qui entraîna une vaste amnésie historique, effaçant les grands penseurs et les artistes de l’Antiquité. Rien de tout cela ne fut retrouvé avant le XIVe siècle, lorsque l’Europe vit l’avènement de la Renaissance, un développement en grande partie rendu possible par la prospérité de l’Islam, qui, à travers les traductions d’Aristote et d’autres accomplissements intellectuels, en arabe, avait maintenu en vie la connaissance et la sagesse du passé. L’Age des Ténèbres fut marqué par le règne de l’arbitraire, par des guerres incessantes, par l’insécurité, le désordre et la terreur. Et je ne vois rien qui puisse empêcher l’avènement d’un nouvel Age des Ténèbres, si nous n’abolissons pas l’état-entreprise. En effet, plus l’état-entreprise continue à régner, plus un nouvel Age des Ténèbres devient probable. Placer sa confiance en une force mythique appelée progrès pour nous sauver c’est se montrer passif face au pouvoir corporatiste. Seul le peuple peut s’opposer à ces forces. Le destin et l’histoire ne nous garantissent pas la victoire.

Blanqui a fait l’expérience de revers historiques tragiques. Il a pris part à une série de révoltes françaises, dont une insurrection armée en mai 1839, le soulèvement de 1848 et la Commune de Paris — un soulèvement socialiste qui a pris le contrôle de la capitale française du 18 mars au 28 mai 1871. Les ouvriers, dans des villes comme Marseille et Lyon, ont essayé d’organiser des communes similaires, avant que celle de Paris ne soit militairement écrasée, mais n’y sont pas parvenus.

L’histoire maladroite de la race humaine se voit toujours rationalisée par les élites au pouvoir et leurs courtisans dans la presse et dans le milieu universitaire, qui lui donnent une signification et une cohérence qu’elle ne possède pas. Ils ont besoin de fabriquer des mythes nationaux afin de masquer l’avarice, la violence et la stupidité qui caractérisent la marche de la plupart des sociétés humaines. En ce qui concerne les États-Unis, le refus de s’attaquer à la crise du changement climatique et nos guerres coûteuses et incessantes au Moyen-Orient ne sont que deux exemples de la folie qui nous précipite vers la catastrophe.

Sagesse n’est pas connaissance. La connaissance relève du particulier et du concret. La connaissance est le domaine de la science et de la technologie. La sagesse relève de la transcendance. La sagesse nous permet de voir et d’accepter la réalité, peu importe son âpreté. Ce n’est qu’à travers la sagesse que nous sommes capables de faire face au désordre et à l’absurdité de la vie. La sagesse relève du détachement. Une fois la sagesse atteinte, l’idée de progrès moral est oblitérée. La sagesse, à travers les âges, est une constante. Shakespeare surpassait-t-il Sophocle? Homère est-il inférieur à Dante? Le livre de l’Ecclésiaste ne possède-t-il pas les mêmes puissants pouvoirs d’observation sur la vie que ce que Samuel Beckett nous offre? Les systèmes de pouvoir craignent, et cherchent à réduire au silence, ceux qui atteignent la sagesse. C’est là l’objet de la guerre que mènent les forces capitalistes contre l’art et les sciences humaines. La sagesse, parce qu’elle parvient à voir à travers le voile d’illusions, est une menace pour le pouvoir. Elle expose les mensonges et les idéologies que le pouvoir utilise pour maintenir ses privilèges et son idéologie pervertie du progrès.

La connaissance ne mène pas à la sagesse. La connaissance est le plus souvent un outil de répression. La connaissance, à travers la sélection minutieuse et la manipulation de faits, donne une fausse unité à la réalité. Elle crée une mémoire collective et une histoire fictives. Elle fabrique les concepts abstraits d’honneur, de gloire, d’héroïsme, de devoir et de destin qui renforcent le pouvoir de l’État, nourrissent la maladie du nationalisme et engendrent une obéissance aveugle au nom du patriotisme. Elle permet à l’être humain d’expliquer les avancées et les revers en matière de moralité et d’accomplissement humains, ainsi que les processus de naissance et de décomposition dans le monde naturel, comme faisant partie d’un vaste mouvement vers l’avant, dans le temps. L’enthousiasme collectif pour les histoires nationales et personnelles fabriquées, qui est une forme d’arrogance, masque la réalité. Les mythes que nous créons, qui favorisent un espoir fictif et un faux sentiment de supériorité, sont des célébrations de nous-mêmes. Ce sont des simulacres de sagesse. Et ils nous maintiennent passifs.

La sagesse nous relie à des forces qui ne peuvent être mesurées empiriquement, et qui ne se confinent pas au monde rationnel. Être sage c’est rendre hommage à la beauté, à la vérité, à l’affliction, à la brièveté de la vie, à notre propre mortalité, à l’amour, à l’absurdité et au mystère de l’existence. C’est, pour faire court, honorer le sacré. Ceux qui restent prisonniers des dogmes perpétués par la technologie et la connaissance, qui croient en l’inéluctabilité du progrès humain, sont des idiots savants.

« La conscience de soi est autant un handicap qu’un pouvoir », écrit le philosophe John Gray. « Le plus accompli des pianistes n’est pas celui qui est le plus conscient de ses mouvements lorsqu’il joue. Le meilleur artisan peut ne pas savoir comment il travaille. Nous sommes bien souvent au summum de notre talent lorsque nous en sommes le moins conscient. C’est peut-être pour cela que de nombreuses cultures ont cherché à perturber ou à diminuer la conscience de soi. Au Japon, on apprend à des archers qu’ils n’atteindront la cible que lorsqu’ils ne penseront plus à elle — ou à eux-mêmes ».

Artistes et philosophes, qui exposent les imprévisibles courants sous-jacents du subconscient, nous permettent d’affronter une vérité brute. Les œuvres d’art et de philosophie, façonnées par les méandres intuitifs et désarticulés de la psyché humaine transcendent ceux laborieusement construits par l’esprit conscient. Le potentiel libératoire des souvenirs viscéraux ne nous parvient pas à travers l’intellect. Ces souvenirs sont imperméables au contrôle rationnel. Et eux seuls mènent à la sagesse.

Les puissants ont toujours manipulé la réalité et créé des idéologies définies comme progrès pour justifier les systèmes d’exploitation. C’est ce qu’ont fait les autorités monarchiques et religieuses au Moyen Âge. Et c’est aujourd’hui le fait des grands prêtres de la modernité — les technocrates, les universitaires, les scientifiques, les politiciens, les journalistes et les économistes. Ils déforment la réalité. Ils nourrissent le mythe de l’inéluctabilité préétablie et de la rationalité pure. Mais une telle connaissance — qui domine nos universités — est une anti-pensée. Elle exclut toute alternative. Elle sert à mettre fin à la discussion. Elle est conçue pour donner aux forces de la science, ou au libre marché, ou à la mondialisation, un vernis de discours rationnel, afin de nous persuader de placer notre foi en ces forces et de leur confier notre destin. Ces forces, nous assurent les experts, sont aussi inaltérables que la nature. Elles nous permettront d’aller de l’avant. Les remettre en question est hérésie.

L’écrivain autrichien Stefan Zweig décrit, dans sa nouvelle de 1942 intitulée « Le joueur d’échecs », les obscures spécialisations qui ont créé les technocrates, incapables de remettre en question les systèmes qu’ils servent, ainsi que la société qui les révère sottement. Mirko Czentovic, le champion du monde d’échecs, représente le technocrate. Son énergie mentale est uniquement investie dans les 64 cases d’un plateau d’échecs. En dehors du jeu, c’est un idiot, un monomaniaque comme les autres, qui « se bâtissent, tels des termites, et avec leur matériau particulier, un univers en miniature, singulier et parfaitement unique ». Et lorsque Czentovic « flaire un homme instruit, il rentre dans sa coquille ; ainsi personne ne peut se vanter de l’avoir entendu dire une sottise ou d’avoir mesuré l’étendue de son ignorance, que l’on dit universelle ».

Un avocat autrichien, appelé Dr. B, que la Gestapo avait retenu pendant de nombreux mois en confinement solitaire, défie Czentovic à une partie d’échecs. Durant son confinement, le seul support de lecture de l’avocat était un manuel d’échecs, qu’il a mémorisé. Il reconstituait des parties dans sa tête. Forcé de répliquer à l’unique obsession du technocrate Czentovic, du fait de sa captivité, le Dr. B fut lui aussi piégé dans un monde spécialisé, et, contrairement à Czentovic, il devenait temporairement dément lorsqu’il se concentrait sur une petite partie spécialisée de l’activité humaine. Lorsqu’il défia le champion d’échecs, sa démence réapparut.

Zweig, qui portait le deuil de la vaste culture libérale de l’Europe instruite, avalée par le fascisme et la bureaucratie moderne, nous avertissait de l’absurdité et du danger d’une planète dirigée par des technocrates. Pour lui, la montée de l’Age Industriel et de l’Homme et de la Femme industriels est une terrifiante métamorphose dans la relation des êtres humains avec le monde. En tant que spécialistes et bureaucrates, les êtres humains deviennent des outils, capables de faire fonctionner plus efficacement les systèmes d’exploitation et même la terreur, sans le moindre sentiment de responsabilité personnelle ou de compréhension. Ils se retirent dans le langage obscur de tous les spécialistes, afin de dissimuler ce qu’ils font et de donner à leur travail un vernis clinique et aseptisé.

C’est le thème central d’Hannah Arendt dans « Eichmann à Jérusalem ». Les êtres humains technocratiques sont morts spirituellement. Ils sont capables de tout, peu importe l’atrocité, parce qu’ils ne réfléchissent pas à la finalité, ou ne la remettent pas en question. « Plus on l’écoutait », écrit Arendt au sujet du nazi Adolf Eichmann lors de son procès, « plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à s’exprimer était étroitement liée à son incapacité à penser, à penser notamment du point de vue d’autrui. Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait, mais parce qu’il s’entourait de mécanismes de défense extrêmement efficaces contre les mots d’autrui, la présence d’autrui et, partant, contre la réalité même ».

Zweig, horrifié par un monde dirigé par des technocrates, s’est suicidé avec sa femme en 1942. Il savait qu’à partir de ce moment-là, les Czentovics seraient exaltés au service des monstruosités étatiques et corporatistes.

La résistance, comme le souligne Alexander Berkman, est avant tout l’apprentissage d’un langage différent, et l’abandon du vocabulaire des technocrates « rationnels » qui nous dirigent. Dès lors que nous découvrons de nouveaux mots et idées à travers lesquels percevoir et expliquer la réalité, nous nous libérons du capitalisme néolibéral, qui fonctionne, et Walter Benjamin le savait, comme une religion d’État. La résistance se fera hors des limites de la culture populaire et académique, où le poids mortifère de l’idéologie dominante entrave la créativité et la pensée indépendante.

Alors que le capitalisme mondial se désintègre, l’hérésie que craignent nos maîtres corporatistes gagne du terrain. Mais cette hérésie ne sera pas efficace avant d’être séparée de cette manie d’espérer, qui est une partie essentielle de l’endoctrinement corporatiste. Le positivisme ridicule, la croyance selon laquelle nous nous dirigerions vers quelque glorieux futur, va à l’encontre de la réalité. L’espoir, en ce sens, est une forme d’impuissance.

raoul2-1024x527Il n’y a rien d’inévitable dans l’existence humaine, sauf la vie et la mort. Aucune force, divine ou technique, ne nous garantit un avenir meilleur. Lorsque nous abandonnerons les faux espoirs, lorsque nous verrons la nature humaine et l’histoire pour ce qu’elles sont, lorsque nous accepterons que le progrès n‘est pas préétabli, alors nous pourrons agir avec toute l’urgence et toute la passion nécessaires pour appréhender les sombres perspectives qui se profilent à l’horizon.

Christopher Lynn Hedges
Article original publié en anglais sur le site de truthdig.com, le 25 mai 2015.
Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain. Récipiendaire d’un prix Pulitzer, Chris Hedges fut correspondant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine, ses écrits paraissent maintenant dans la presse indépendante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a également enseigné aux universités Columbia et Princeton. Il est éditorialiste du lundi pour le site Truthdig.com.
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