Jeune marmiton dans le meilleur des mondes

[…]

8ce1293219f4bd94cdd83bc02f0f1d85--aldous-huxley-atheism.jpg— Oui, disait Mustapha Menier, c’est là un autre article au passif de la stabilité. Ce n’est pas seulement l’art qui est incompatible avec le bonheur ; il y a aussi la science. La science est dangereuse ; nous sommes obligés de la tenir bien soigneusement enchaînée et muselée. — Comment ? dit Helmholtz, tout étonné. Mais nous répétons constamment que la science est tout au monde. C’est un truisme hypnopédique. — Trois fois par semaine, de treize à dix-sept ans, contribua Bernard. — Et toute la propagande scientifique que nous effectuons au Collège…

— Oui, mais quelle espèce de science ? demanda sarcastiquement Mustapha Menier. — Vous n’avez pas reçu de culture scientifique, de sorte que vous ne pouvez pas en juger. Moi, j’étais assez bon physicien, de mon temps. Trop bon, suffisamment bon pour me rendre compte que toute notre science est tout simplement un livre de cuisine, avec une théorie orthodoxe de l’art culinaire que personne n’a le droit de mettre en doute, et une liste de recettes auxquelles il ne faut rien ajouter, sauf par permission spéciale du premier Chef. C’est moi le premier Chef, à présent. Mais il fut un temps où j’étais un jeune marmiton plein de curiosité. Je me mis à faire un peu de cuisine à ma manière. De la cuisine hétérodoxe, de la cuisine illicite. Un peu de science véritable, en somme. — Il se tut.

— Qu’arriva-t-il ? demanda Helmholtz Watson.

L’Administrateur soupira.

— À peu de chose près ce qui va vous arriver, à vous autres jeunes gens. J’ai été sur le point d’être envoyé dans une île.

[…]

— Alors, pourquoi n’êtes-vous pas vous-même dans une île ?

— Parce que, en fin de compte, j’ai préféré ceci, répondit l’Administrateur. On me donna le choix : être envoyé dans une île, où j’aurais pu continuer mes études de science pure, ou bien être admis au Conseil Suprême, avec la perspective d’être promu en temps utile à un poste d’Administrateur. J’ai choisi ceci et lâché la science. — Au bout d’un petit silence : — Parfois, ajouta-t-il, je me prends à regretter la science.

Le bonheur est un maître exigeant, — surtout le bonheur d’autrui.

Un maître beaucoup plus exigeant, si l’on n’est pas conditionné pour l’accepter sans poser de questions, que la vérité. — Il soupira, retomba dans le silence…

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