Les confessions de Mustapha Menier

Avant propos de Mustapha Menier, c’est à dire moi, « le savoir et une arme », dit-IL ! le savoir et une arme répètent-ils, ce qu’ils oublient de préciser, c’est que le savoir et une arme à double tranchant qui blesse l’esprit et le corps de celui qui le découvre ou plutôt de celui à qui « IL » se dévoile… on peut entendre aussi déci delà, « la vérité vous rendra libre », libre humm… c’est vrai ! mais quel avantage en retireront nous, si nous ne pouvons plus partager, si nous ne pouvons plus communiquer et communier… au demeurant, nous demeurons des êtres sociales qu’on le veuille ou non, il s’agit là de notre profonde nature… quand tous liens sociaux (ou presque) finissent par être rompu, de force ou de gré, alors que nous reste-il ? le savoir, la vérité, la liberté et après ?.
Dites moi messieurs les optimistes et autres irréalistes, le savoir ou la vérité possèdent quels intérêts, si ce n’est celui de gagner après une longue vie de réflexion, d’abnégation de souffrance et enfin de sacrifice, une hypothétique place au paradis des sages… le sage en effet me confirma que cela était amplement suffisant, malgré cela il va de soit que LA question demeure en moi…
est-ce cela que Tu attend de nous ?
est-ce vraiment cela que Tu attend de nous ?
est-ce « juste » cela que Tu attend de nous ?

Et si l’ignorance était une bénédiction ?


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Tour Triangle.com

La pièce de la tour triangle, dans laquelle on les introduisit tous les trois était le bureau de l’Administrateur de la province Eurasia, Mustapha Menier  .

 – Sa Forderie va descendre dans un instant.
le maître d’hôtel Gamma les abandonna à eux-mêmes.
Helmholtz se mit à rire tout haut.

– Ça ressemble plutôt à une réunion d’amis prenant une solution de caféine qu’à un jugement, dit-il et il se laissa tomber dans le plus luxueux des fauteuils pneumatiques. – Haut les cœurs ! Bernard, ajouta-t-il, comme son regard tomba sur le visage verdâtre et malheureux de son ami.

Mais Bernard ne voulait pas être rasséréné ; sans répondre, sans même regarder Helmholtz, il alla s’asseoir sur la chaise la moins confortable de la pièce, choisie avec soin dans l’obscur espoir de conjurer de quelque façon la colère des puissances supérieures.

Cependant, le Sauvage errait autour de la pièce, en état d’agitation, jetant des regards d’une vague curiosité superficielle sur les livres des rayons, sur les rouleaux à inscriptions sonores et les bobines de machines à lire, dans leurs casiers numérotés. Sur la table, sous la fenêtre, il y avait un volume massif relié en pseudo-cuir noir souple, et marqué de grands T dorés. Il le prit et l’ouvrit. MA VIE ET MON OEUVRE PAR NOTRE FORD Le livre avait été publié à Detroit par la Société pour la Propagation de la Connaissance Fordienne. D’un geste oisif il feuilleta les pages, lut une phrase par-ci, un paragraphe par-là, et il venait d’arriver à la conclusion que le livre ne l’intéressait pas, lorsque la porte s’ouvrit, et l’Administrateur Mondial Régional de l’Europe Occidentale entra d’un pas vif dans la pièce.

Mustapha Menier leur serra la main à tous les trois ; mais c’est au Sauvage qu’il s’adressa.

– Ainsi donc, vous n’aimez guère la civilisation, monsieur le Sauvage, dit-il.

Le Sauvage le regarda. Il était venu disposé à mentir, à faire le fanfaron, à se cantonner dans une réserve sombre ; mais rassuré par l’intelligence bienveillante du visage de l’Administrateur il résolut de dire la vérité, en toute franchise. « Non. » Il hocha la tête.

Bernard sursauta et prit un air horrifié. Que penserait l’Administrateur ? Être catalogué comme l’ami d’un homme qui dit qu’il n’aime pas la civilisation, qui le dit ouvertement, et à l’Administrateur encore, entre tous, c’était terrible.

– Voyons, John…, commença-t-il.

Un regard de Mustapha Menier le réduisit au silence le plus humble.

– Bien entendu, se mit en devoir de reconnaître le Sauvage, il y a des choses qui sont très agréables. toute cette musique aérienne, par exemple…

– Parfois, mille instruments sonnants chantonnent à mon oreille, et parfois des voix  [1].

Le visage du Sauvage s’éclaira d’un plaisir soudain. – Vous l’avez lu, vous aussi ? demanda-t-il. Je croyais que personne n’avait entendu parler de ce livre-là, ici en Angleterre.

– Pour ainsi dire personne. Je suis l’une des très rares exceptions. Il est interdit, n’est-ce pas. Mais comme c’est moi qui fais les lois ici, je puis également les enfreindre. Avec impunité. Mr. Marx. ajouta-t-il, se tournant vers Bernard. Alors que, je le crains bien, vous ne pouvez pas en faire autant, vous. Bernard fut plongé dans un état de misère encore plus désespérée.

– Mais pourquoi est-il interdit ? demanda le Sauvage. Dans son émotion de se trouver en présence d’un homme qui avait lu Shakespeare, il avait momentanément oublié toute autre chose.

L’Administrateur haussa les épaules.

– Parce qu’il est vieux, voilà la raison principale. ici, nous n’avons pas l’emploi des vieilles choses.

-Même si elles sont belles ?

-Surtout si elles sont belles. La beauté attire, et nous ne voulons pas qu’on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu’on aime les neuves.

– Mais les neuves sont si stupides, si affreuses ! Cles spectacles, où il n’y a rien que des hélicoptères volant de tous côtés, et où l’on sent les gens qui s’embrassent ! – Il fit la grimace. – Des boucs et des singes ! – Ce n’est qu’en répétant les paroles d’Othello [2] qu’il put donner cours convenablement à son mépris et à sa haine.

Des animaux bien gentils, pas méchants, en tout cas, murmura l’Administrateur en manière de parenthèse.

Pourquoi ne leur faites-vous pas plutôt voir Othello ?

– Je vous l’ai dit : c’est vieux. D’ailleurs, ils ne le comprendraient pas.

Oui, c’était vrai. Il se rappela comme Helmholtz avait ri de Roméo et Juliette.

Eh bien, alors, dit-il, après un silence, quelque chose de neuf qui ressemble à Othello, et qu’ils soient en état de comprendre .

– C’est là ce que nous avons tous désiré d’écrire dit Helmholtz, rompant un silence prolongé. – Et c’est ce que vous n’écrirez jamais, dit l’Administrateur, parce que, si cela ressemblait réellement à Othello, personne ne serait en état de le comprendre. Et si c’était nouveau, il ne se pourrait pas que cela ressemblât à Othello.

– Pourquoi pas ?

– Oui, pourquoi pas ? répéta Helmholtz. Il oubliait, lui aussi, les réalités de la situation. Vert d’inquiétude et d’appréhension, Bernard seul s’en souvenait ; les autres ne faisaient pas attention à lui – Pourquoi pas ?

– Parce que notre monde n’est pas le même que celui d’Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l’on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise; ils sont en sécurité; ils ne sont jamais malades; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma – que vous flanquez froidement par la fenêtre au nom de la liberté, monsieur le Sauvage. La liberté ! – Il se mit à rire. – Vous vous attendez à ce que les Deltas sachent ce que c’est que la liberté ! Et voilà que vous vous attendez à ce qu’ils comprennent Othello! Mon bon ami !

Le Sauvage resta un moment silencieux.

– Malgré tout, insista-t-il avec obstination, Othello, c’est bien ; Othello, c’est mieux que ces films sentants.

– Bien entendu, acquiesça l’Administrateur. Mais c’est là la rançon dont il nous faut payer la stabilité. Il faut choisir entre le bonheur et ce qu’on appelait autrefois le grand art. Nous avons sacrifié le grand art. Nous avons à la place les films sentants et l’orgue à parfums.

– Mais ils n’ont aucun sens.

– Ils ont leur sens propre ; ils représentent, pour les spectateurs, un tas de sensations agréables.

– Mais ils… ils sont contés par un idiot.

L’Administrateur se mit à rire.

– Vous n’êtes pas fort poli envers votre ami Mr. Watson. Un de nos ingénieurs en Émotion les plus distingués…

– Mais il a raison, dit Helmholtz, avec une tristesse sombre. C’est effectivement idiot. Écrire quand il n’y a rien à dire…

Précisément. Mais cela exige l’habileté la plus énorme. Vous fabriquez des tacots avec le minimum absolu d’acier, des œuvres d’art avec pratiquement rien d’autre que la sensation pure.

Le Sauvage hocha la tête.

– Tout cela me paraît absolument affreux.

– Bien entendu. Le bonheur effectif parait toujours assez sordide en comparaison des larges compensations qu’on trouve à la misère. Et il va de soi que la stabilité, en tant que spectacle, n’arrive pas à la cheville de l’instabilité. Et le fait d’être satisfait n’a rien du charme magique d’une bonne lutte contre le malheur, rien du pittoresque d’un combat contre la tentation, ou d’une défaite fatale sous les coups de la passion ou du doute. Le bonheur n’est jamais grandiose.

– Sans doute, dit le Sauvage après un silence. – Mais est-il indispensable qu’il atteigne le degré d’horreur de tous ces jumeaux ? Il se passa la main sur les yeux comme s’il essayait d’effacer le souvenir de l’image de ces longues rangées de nains identiques aux établis de montage, de ces troupeaux de jumeaux faisant la queue à l’entrée de la station du monorail à Brentford, de ces larves humaines envahissant le lit de mort de Linda, du visage indéfiniment répété de ses assaillants. Il regarda sa main gauche entourée d’un pansement, et frémit. – Horrible !

– Mais combien utile ! Je vois que vous n’aimez pas nos Groupes Bokanovsky ; mais, je vous en donne l’assurance, ils constituent la fondation sur laquelle est édifié tout le reste. Ils sont le gyroscope qui stabilise avion-fusée de l’Etat dans sa marche inflexible. – La VOIX profonde vibrait a faire palpiter ; la main gesticulante représentait implicitement tout l’espace et l’élan de l’irrésistible machine. Le talent oratoire de Mustapha Menier était presque à la hauteur des modèles synthétiques.

– Je me demandais, dit le Sauvage, pourquoi vous les tolérez, à tout prendre, attendu que vous pouvez produire ce que vous voulez dans ces flacons. Pourquoi ne faites-vous pas de chacun un Alpha-Plus-Plus, pendant que vous y êtes ?

Mustapha Menier se mit à rire.

– Parce que nous n’avons nul désir de nous faire égorger, répondit-il. Nous croyons au bonheur et à la stabilité. Une société composée d’Alphas ne saurait manquer d’être instable et misérable. Imaginez une usine dont tout le personnel serait constitué par des Alphas, c’est-à-dire par des individus distincts, sans relations de parenté, de bonne hérédité, et conditionnés de façon à être capables (dans certaines limites) de faire librement un choix et de prendre des responsabilités. Imaginez cela ! répéta-t-il.

Le Sauvage essaya de se l’imaginer, sans grand succès.

– C’est une absurdité. Un homme décanté en Alpha, conditionné en Alpha, deviendrait fou s’il avait à effectuer le travail d’un Epsilon-Semi-Avorton, il deviendrait fou, ou se mettrait à tout démolir. Les Alphas peuvent être complètement socialisés, mais seulement à condition qu’on leur fasse faire du travail d’ Alphas. On ne peut demander qu’à un Epsilon de faire des sacrifices d’Epsilon, pour la bonne raison que, pour lui, ce ne sont pas des sacrifices ; c’est la ligne de moindre résistance. Son conditionnement a posé des rails le long desquels il lui faut marcher. Il ne peut s’en empêcher; il est fatalement prédestiné. Même après la décantation, il est toujours à l’intérieur d’un flacon, d’un invisible flacon de fixations infantiles et embryonnaires. Chacun de nous, bien entendu, poursuivit méditativement l’Administrateur, traverse la vie à l’intérieur d’un flacon. Mais si nous nous trouvons être des Alphas, notre flacon est, relativement parlant, énorme. Nous souffririons intensément si nous étions confinés dans un espace plus étroit. On ne peut pas verser du pseudo-champagne pour castes supérieures dans des flacons de caste inférieure. C’est théoriquement évident. Mais cela a également été démontré dans la pratique réelle. Le résultat de l’expérience de Chypre a été convaincant.

– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le Sauvage.

Mustapha Menier sourit.

– Ma foi, on peut, si l’on veut, l’appeler une expérience de reflaconnage. Cela commença en l’an 73 de N.F. Les Administrateurs firent évacuer l’ile de Chypre par tous les habitants existants, et la recolonisèrent avec un lot spécialement préparé de vingt-deux mille Alphas. Tout l’équipement agricole et industriel leur fut confié, et on leur laissa le soin de mener leurs affaires. Le résultat fut exactement conforme à toutes les prédictions théoriques. La terre ne fut pas convenablement travaillée; il y eut des grèves dans toutes les usines ; les lois étaient tenues pour zéro ; on désobéissait aux ordres donnés; tous les gens détachés pour effectuer une besogne d’ordre inférieur passaient leur temps à fomenter des intrigues pour obtenir des tâches d’ordre plus relevé, et tous les gens à tâches supérieures fomentaient des contre-intrigues pour pouvoir, à tout prix, rester où ils étaient En moins de six ans ils étaient en guerre civile de première classe. Lorsque, sur les vingt-deux mille, il y en eut dix-neuf de tués, les survivants lancèrent à l’unanimité une pétition aux Administrateurs Mondiaux afin qu’ils reprissent le gouvernement de l’île. Ce qu’ils firent. Et c’est ainsi que se termina la seule société d’Alphas que le monde ait jamais vue.

Le Sauvage poussa un profond soupir.

– La population optimale dit Mustapha Menier, est sur le modèle de l’iceberg : huit neuvièmes au-dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au-dessus

– Et ils sont heureux, au-dessous de la flottaison ?

– Plus heureux qu’au-dessus. Plus heureux que nos amis que voici, par exemple. Il les désigna du doigt.

– En dépit de ce travail affreux ?

– Affreux ? Ils ne le trouvent pas tel, eux. Au contraire, il leur plaît. Il est léger, il est d’une simplicité enfantine. Pas d’effort excessif de l’esprit ni des muscles. Sept heures et demie d’un travail léger, nullement épuisant, et ensuite la ration de soma, les sports, la copulation sans restriction, et le Cinéma Sentant, Que pourraient-ils demander de plus ? Certes, ajouta-t-il, ils pourraient demander une journée de travail plus courte. Et, bien entendu, nous pourrions la leur donner. Techniquement, il serait parfaitement simple de réduire à trois ou quatre heures la journée de travail des castes inférieures. Mais en seraient-elles plus heureuses ? Non, nullement. L’expérience a été tentée, il y a plus d’un siècle et demi. Toute l’Irlande fut mise au régime de la journée de quatre heures. Quel en fut le résultat ? Des troubles et un accroissement considérable de la consommation de soma ; voilà tout. Ces trois heures et demie de loisir supplémentaire furent si éloignées d’être une source de bonheur, que les gens se voyaient obligés de s’en évader en congé. Le Bureau des inventions regorge de plans de dispositifs destinés à faire des économies de main-d’œuvre. Il y en a des milliers. – Mustapha Menier fit un geste large. – Et pourquoi ne les mettons-nous pas à exécution ? Pour le bien des travailleurs ; ce serait cruauté pure de leur infliger des loisirs excessifs. Il en est de même de l’agriculture. Nous pourrions fabriquer par synthèse la moindre parcelle de nos aliments, si nous le voulions. Mais nous ne le faisons pas. Nous préférons garder à la terre un tiers de la population. Pour leur propre bien, parce qu’il faut plus longtemps pour obtenir des aliments à partir de la terre qu’à partir d’une usine. D’ailleurs, il nous faut songer à notre stabilité. Nous ne voulons pas changer. Tout changement est une menace pour la stabilité. C’est là une autre raison pour que nous soyons si peu enclins à utiliser des inventions nouvelles. Toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. Oui, même la science.

La science ? Le Sauvage fronça les sourcils. Il connaissait ce mot. Mais ce qu’il signifiait au juste, John n’eût pas su le dire. Shakespeare et les vieillards du pueblo n’avaient jamais fait mention de la science, et de Linda il n’avait reçu que les indications les plus vagues : la science, c’est quelque chose dont on fait les hélicoptères, quelque chose qui fait que l’on se moque des Danses du Blé, quelque chose qui vous empêche d’avoir des rides et de perdre vos dents. Il fit un effort désespéré pour saisir ce que voulait dire l’Administrateur .

— Oui, disait Mustapha Menier, c’est là un autre article au passif de la stabilité. Ce n’est pas seulement l’art qui est incompatible avec le bonheur; il y a aussi la science. La science est dangereuse ; nous sommes obligés de la tenir bien soigneusement enchaînée et muselée.

Comment ? dit Helmholtz, tout étonné. Mais nous répétons constamment que la science est tout au monde. C’est un truisme hypnopédique.

— Trois fois par semaine, de treize à dix-sept ans, contribua Bernard.

– Et toute la propagande scientifique que nous effectuons au Collège…

– Oui, mais quelle espèce de science ? demanda sarcastiquement Mustapha Menier. – Vous n’avez pas reçu de culture scientifique, de sorte que vous ne pouvez pas en juger. Moi, j’étais assez bon physicien, de mon temps. Trop bon, suffisamment bon pour me rendre compte que toute notre science est tout simplement un livre de cuisine, avec une théorie orthodoxe de l’art culinaire que personne n’a le droit de mettre en doute, et une liste de recettes auxquelles il ne faut rien ajouter, sauf par permission spéciale du premier Chef. C’est moi le premier Chef, à présent. Mais il fut un temps où j’étais un jeune marmiton plein de curiosité. Je me mis à faire un peu de cuisine à ma manière. De la cuisine hétérodoxe, de la cuisine illicite. Un peu de science véritable, en somme, – Il se tut.

– Qu’arriva-t-il ? demanda Helmholtz Watson.

L’Administrateur soupira.

A peu de chose près ce qui va vous arriver, à vous autres jeunes gens. J’ai été sur le point d’être envoyé dans une île.

Les paroles galvanisèrent Bernard, chez qui elles suscitèrent une activité violente et déplacée.

– M’envoyer dans une île, moi ? – Il se mit debout d’un bond, traversa la pièce en courant, et se campa en gesticulant devant l’Administrateur. – Vous ne pouvez pas m’y envoyer, moi. Je n’ai rien fait. Ce sont les autres. Je jure que ce sont les autres. Il désigna d’un doigt accusateur Helmholtz et le Sauvage. – Oh ! je vous en prie, ne m’envoyez pas en Islande. Je promets de faire ce que j’ai à faire. Accordez-moi encore une chance de réussir. Je vous en prie, donnez-moi encore une chance ! – Les larmes commencèrent à couler. – C’est leur faute, je vous le dis, sanglota-t-il. Et pas en Islande. Oh ! je vous en prie, Votre Forderie, je vous-en prie… – Et dans un paroxysme de basse humilité, il se jeta à genoux devant l’Administrateur, Mustapha Menier tenta de le faire relever ; mais Bernard persista dans son agenouillement. le flot de paroles se déversa inépuisablement. En fin de compte, l’Administrateur fut obligé de sonner pour appeler son quatrième secrétaire.

– Amenez-moi trois hommes, ordonna-t-il, et conduisez Mr. Marx dans une chambre à coucher. Donnez-lui une bonne vaporisation de soma, et mettez-le ensuite au lit et laissez-le seul.

Le quatrième secrétaire sortit et revint avec trois laquais jumeaux en uniforme vert. Ils emmenèrent Bernard, toujours criant et sanglotant.

– On dirait qu’on va l’égorger, dit l’Administrateur, comme la porte se refermait. Tandis que, s’il avait le moindre bon sens. il comprendrait que sa punition est en réalité une récompense. On l’envoie dans une île, C’est-à-dire qu’on l’envoie dans un lieu où il fraiera avec la société la plus intéressante d’hommes et de femmes qui se puisse trouver nulle part au monde. Tous les gens qui, pour une raison ou une autre, ont trop individuellement pris conscience de leur moi pour pouvoir s’adapter à la vie en commun, tous les gens que ne satisfait pas l’orthodoxie, qui ont des idées indépendantes bien à eux, tous ceux, en un mot, qui sont quelqu’un. C’est tout juste si je ne vous envie pas, M. Watson.

Helmholtz se mit à rire.

– Alors, pourquoi Êtes-vous pas vous-même dans une île ?

– Parce que, en fin de compte, j’ai préféré ceci, répondit l’Administrateur. On me donna le choix : être envoyé dans une île, où j’aurais pu continuer mes études de science pure, ou bien être admis au Conseil Suprême, avec la perspective d’être promu en temps utile à un poste d’Administrateur. J’ai choisi ceci et lâché la science. – Au bout d’un petit silence : – Parfois, ajouta-t-il, je me prends à regretter la science. Le bonheur est un maître exigeant, – surtout le bonheur d’autrui. Un maître beaucoup plus exigeant, si l’on n’est pas conditionné pour l’accepter sans poser de questions, que la vérité. – Il soupira, retomba dans le silence, puis reprit d’un ton plus vif : – Enfin, le devoir est le devoir. On ne peut pas consulter ses préférences personneles. Je m’intéresse à la vérité, j’aime la science. Mais la vérité est une menace, la science est un danger public. Elle est aussi dangereuse qu’elle a été bienfaisante. Elle nous a donné l’équilibre le plus stable que histoire ait enregistré. Celui de la Chine était, en comparaison, désespérément peu sûr ; les matriarcats primitifs mêmes n’étaient pas plus assurés que nous ne le sommes. Grâce, je le répète, à la science. Mais nous ne pouvons pas permettre à la science de défaire le bon travail qu’elle a accompli. Voilà pourquoi nous limitons avec tant de soin le rayon de ses recherches, voilà pourquoi je faillis être envoyé dans une île. Nous ne lui permettons de s’occuper que des problèmes les plus immédiats du moment. Toutes autres recherches sont le plus soigneusement découragées. Il est curieux, reprit-il après une courte pause, de lire ce qu’on écrivait à l’époque de Notre Ford sur le progrès scientifique. On paraissait s’imaginer qu’on pouvait lui permettre de se poursuivre indéfiniment, sans égard à aucune autre chose. Le savoir était le dieu le plus élevé, la vérité, la valeur suprême ; tout le reste était secondaire et subordonné. Il est vrai que les idées commençaient à se modifier, dès cette époque. Notre Ford lui-même fit beaucoup pour enlever à la vérité et à la beauté l’importance qu’on y attachait, et pour l’attacher au confort et au bonheur. La production en masse exigeait ce déplacement. Le bonheur universel maintient les rouages en fonctionnement bien régulier ; la vérité et la beauté en sont incapables. Et, bien entendu, chaque fois que les masses se saisissaient de la puissance politique, c’était le bonheur, plutôt que la vérité et la beauté, qui était important. Néanmoins, et en dépit de tout, les recherches scientifiques sans restriction étaient encore autorisées. On continuait toujours à parler de la vérité et de la beauté comme si c’étaient là des biens souverains. jusqu’à l’époque de la Guerre de Neuf Ans. Cela les fit chanter sur un autre ton, je vous en fiche mon billet ! Quel sel ont la vérité ou la beauté quand les bombes à anthrax éclatent tout autour de vous ? C’est alors que la science commença à être tenue en bride, après la Guerre de Neuf Ans. A ce moment-là les gens étaient disposés à ce qu’on tint en bride jusqu’à leur appétit. N’importe quoi, pourvu qu’on pût vivre tranquille. Nous avons continué, dès lors, à tenir la bride. Cela n’a pas été une fort bonne chose pour la vérité, bien entendu. Mais ç’a été .excellent pour le bonheur. Il est impossible d’avoir quelque chose pour rien. Le bonheur, il faut le payer. Vous le payez, Mr. Watson, vous payez, parce qu’il se trouve que vous vous intéressez trop à la beauté. Moi je m’intéressais trop à la vérité ; j’ai payé, moi aussi. Mais vous n’êtes pas allé dans une île, vous, dit le Sauvage, rompant un long silence L’Administrateur sourit.

C’est comme cela que j’ai payé. En choisissant de servir le bonheur. Celui des autres, pas le mien. Il est heureux, ajouta-t-il après un silence, qu’il y ait tant d’îles au monde. Je ne sais pas ce que nous ferions sans elles. Nous vous mettrions tous dans la chambre asphyxiante, je suppose. A propos, Mr. Watson, un climat tropical vous plairait-il ? Les Marquises, par exemple; ou Samoa ? Ou bien quelque chose de plus vivifiant ?

Helmholtz se leva de son siège pneumatique.

J’aimerais un climat foncièrement mauvais, répondit-il. il me semble qu’on pourrait mieux écrire si le climat était mauvais. S’il y avait du vent et des tempêtes en masse, par exemple…

L’ Administrateur marqua son approbation d’un signe de tête.

– Votre courage me plaît, Mr. Watson. Il me plaît énormément. Autant que je le désapprouve officiellement. – Il sourit – Que penseriez-vous des îles Falkland ?

Oui, je crois qu’elles feraient l’affaire, répondit Helmholtz. Et maintenant, si vous le permettez, je vais aller voir ce que devient ce pauvre Bernard.

Notes:

[1] Le son devient une arme, basé sur la technologie des fréquences vibratoires

[2] Othello de William Shakespeare

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